La matérialité photographique

Denis Rioux - Commissaire

 Noémie da Silva

Martin Désilets

Janie Julien-Fort

Francis Macchiagodena

Sylvie Readman

Denis Rioux

Lucie Rocher

Patryk Stasieczek

Serge Tousignant

  

exposition

du/from 26-02 au/till 04-04

vernissage

le samedi 29 févrierde 15 à 18 h

Saturday, February 29, from 3 to 6 pm

CATALOGUE D'EXPOSITION / EXHIBITION CATALOGUE

©Sylvie Readman, ©Francis Macchiagodena, ©Serge Tousignant, ©Martin Désilets, ©Patryk Stasieczek.

Communiqué de presse / Press release

 

 

(English follows)

Cette exposition à la galerie La Castiglione aborde la notion de matérialité photographique dans un contexte où les procédés argentiques et numériques font toujours communément partie des pratiques et même des préoccupations en création contemporaine. Elle a pour objet de contribuer à une réflexion sur la matérialité photographique en tant que condition d’existence de l’image et des œuvres, sur leurs fondements au regard des pratiques actuelles et sur la nature de l’expérience qui en découle. Elle tente aussi de souligner sous certains aspects la complexité de notre rapport au réel et à la représentation, de l’ordre de la quête, que chaque artiste expérimente à sa manière.

 

Trois aspects de la matérialité photographique retiennent mon attention. Le premier est celui de la richesse des détails et de sa prolifération en surface. Il s’agit de détails discrets, comme autant de formes ou de particules, sels d’argents ou pixels, constitutifs de l’image en surface à partir desquels s’exprime une esthétique singulière. Vouloir rendre les choses avec richesse ou quantité de détails devient alors le moyen de se rapprocher au plus près du concret des choses, ou de leur matérialité, exacerbée par juxtaposition ou prolifération. Malgré la dématérialisation annoncée en photographie, c’est paradoxalement par les moyens du numérique que le rendu d’une matérialité accrue est obtenu, au profit d’une expérience plus tangible (Readman). Dans ces pratiques, c’est par le motif, ou la texture, que s’expriment les formes d’une expérience plus directe. Il ne s’agit plus dès lors d’un rapport analogique entre les formes iconiques de la représentation et celles du réel, c’est-à-dire de l’objet photographié, mais plutôt d’un rapport analogique entre deux textures, celle de l’image photographique et celle de l’expérience du visible. En ce sens, la lumière dans l’expérience de voir serait à concevoir comme une texture ou un motif constitué lui-même d’une multitude de particules de clartés tonales. Ce serait alors dans cette relation particulière, en photographie, que se trouve la véritable analogie au réel. 

 

Le deuxième aspect de la matérialité photographique, s’inscrivant dans un rapprochement au plus près des choses dans l’expérience de la représentation, est celui du rendu de l’espace. Il s’agit d’une conception de l’espace dans laquelle s’exprime une double vision, d’une part selon une vue à hauteur du regard, et d’autre part, selon une vue à vol d’oiseau ou topographique (Rioux). C’est une double vision qui rassemble en une même image ce qu’il y a de plus près et ce qu’il y a de plus loin, ou encore ce qui relève d’un fragment du monde (chorographie) et de sa vue d’ensemble (cosmographie). Elle est très étroitement liée à la distribution des détails, ou particules, en surface selon une esthétique constellée (Macchiagodena). 

 

Le troisième aspect de la matérialité photographique, la lumière, est en fait à la source même de l’expérience du visible. C’est elle qui fut à l’origine de l’invention de la camera obscura, mais aussi de l’idée même d’expérience photographique. Dans les œuvres ici exposées, autant que dans l’histoire de la photographie, apparaissent plusieurs manières de l’aborder. Soit dans sa conception plutôt fantomatique, ou ex nihilo, telle qu’elle se présente notamment dans les photogrammes (Julien-Fort), soit en tant qu’ombres diaphanes, illusions et tromperies du monde visible (Da Silva). Chez d’autres artistes de cette exposition, la lumière devient le moyen d’appréhender l’espace et de l’habiter (Stasieczek). Ou encore, elle est à la fois la source des formes et l’outil d’agencement au fondement même de l’idée des formes géométriques (Tousignant). La lumière se révèle aussi sous forme de clarté immanente ou comme apparition dans la lumière. Elle devient ainsi l’objet d’une sorte de quête d’une expérience plus directe dans la représentation, en ce qu’il y a de plus physique dans sa relation au corps, en tant que texture, couleurs et tonalités, par le recours notamment à des procédés transgressifs et expérimentaux (Désilets).

  

Dans la quête d’une expérience plus concrète, un autre glissement s’opère cependant vers les composantes des œuvres que sont : le papier, le bois, le verre, le métal et l’emballage plastique (Stasieczek, Rocher). Ces composantes font partie de l’œuvre et de sa compréhension, ainsi que de nos manières de l’appréhender, souvent soumises à des systèmes de lecture et de normalisation de l’expérience, dans lesquelles la condition première est souvent la transparence. Cependant, la conscience de la matérialité comme condition première d’existence des images et des œuvres, ainsi que son rôle dans l’expérience de l’observateur, conduisent plutôt à des approches qui cherchent à en réarticuler l’ordre et les principes, notamment en reconsidérant la relation entre l’œuvre, ses composantes et leur séquence d’apparition dans l’expérience de l’observateur.

 

Dans les pratiques présentées dans cette exposition s’exprime un intérêt marqué pour la matérialité photographique comme condition du voir et sujet de la photographie. Elles soulignent chacune à leur manière la nature singulière du photographique comme modalité d’appropriation et de représentation du monde qui nous entoure, ainsi que d’un désir de l’appréhender au plus près. 

Denis Rioux - Commissaire

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This exhibition at La Castiglione Gallery explores the idea of photographic materiality in a context where silver and digital processes are still commonplace as part of the practices and even the concerns of contemporary creation. Its aim is to foster reflection on photographic materiality as the condition of existence of the image and the works, and about the latter’s foundations with respect to current practices and to the nature of the experience issuing from them. It also attempts to underscore certain aspects of the complexity of our relation to the real and to representation, best described as a quest, which every artist experiences in his or her own way.

 

I focus on three aspects of photographic materiality. The first one is the wealth of detail and its proliferation on the surface. It has to do with discrete details, as so many shapes or particles, silver salts or pixels, constituting the image on its surface, and through which a unique aesthetic is expressed. Wanting to render things with intricate richness or abundant detail then becomes a way of coming closer to the concreteness of things, or to their materiality, enhanced through juxtaposition or proliferation. In spite of the dematerialization expected to reshape photography, it is paradoxically by digital means that the rendering of an increased materiality is obtained, to the benefit of a more tangibleexperience (Readman). In these practices, it is through the motif, or the texture, that the forms of a more direct experience are expressed. They are then no longer about an analogical relation between the iconic forms of representation and those of the real, that is of the object being photographed, but more about an analogical relation between two textures, that of the photographic image and that of the experience of the visible. In this sense, light in the experience of seeing would need to be conceived as a texture or a motif itself made up of a myriad of particles of tonal clarities. It is then in this special relation within photography that the true analogy with the real is to be found.

 

The second aspect of photographic materiality, one that belongs to coming closest to things in the experience of representation, is that of the rendering of space. This understanding of space is one within which is expressed a double vision: on the one hand from an eye-level view, on the other hand from a bird’s eye or topographic view (Rioux). It is a double vision that gathers within a single image what is closest and what is most remote, or else what belongs to a fragment of the world (chorography) and to a comprehensive overview (cosmography). It is very closely tied to the distribution of details, or particles, on the surface, in accordance with a constellated esthetic (Macchiagodena). 

 

The third aspect of photographic materiality, light, is actually the very source of the experience of the visible. It was the wellspring of the invention of the camera obscura, but also of the very idea of photographic experience. In the works shown here, as well as in the history of photography, several ways of approaching it can be seen. Be it in its rather ghostly design or ex nihilo as it appears for instance in photograms (Julien-Fort), or as sheer shadows, illusions and deceits of the visible world (Da Silva). For other artists of this exhibition, light becomes the means of apprehending and inhabiting space (Stasieczek). Or it is at once the source of forms and the arranging tool at the very foundation of the idea of geometric shapes (Tousignant). Light is also revealed in the guise of immanent clarity or as an apparition within light. It thus becomes the focus of some sort of quest for a more direct experience within representation, in what is most physical in one’s relation to the body, as texture, colours and hues, through a resort e.g. to transgressive and experimental procedures (Désilets).

 

Within the quest for a more concrete experience however, another slide takes place towards the components of the works, namely: paper, wood, glass, metal and plastic wrapping (Stasieczek, Rocher). These components are part of the work and of its understanding, as well as of our ways of experiencing it, often subject to systems regulating its reading as they normalize experience, in which the first condition is often transparency. Nevertheless, the awareness of materiality as a first condition of the existence of images and works, as well as its role in the observer’s experience, lead instead to approaches that seek to rearticulate order and principles, e.g. by taking another look at the relationship between the work, its components and their sequence of appearance within the observer’s experience. 

 

Within the practices on display in this exhibition is to be found a marked interest in photographic materiality as a condition of seeing and as the subject of photography. They each underline in their own way the unique nature of photography as a mode of appropriation and representation of the world around us, as well as of a desire to apprehend the latter at close quarters.

 

Denis Rioux - Curator