MATTHIEU BROUILLARD

Fragments de la ruine mère

Christian F., parapentiste malvoyant

exposition

du/from 13-11 au/till 14-12

vernissage

le samedi 16 octobrede 15 à 17 h

Saturday, November 16, from 3 to 5 pm

À propos de l'artiste / About the artist

Matthieu Brouillard, Sans titre (chambre rose), de la série Fragments de la ruine mère,
27x18", 2019
Matthieu Brouillard, Sans titre (joie),
de la série Christian F., parapentiste malvoyant
36x24", 2016

Communiqué de presse / Press release

 

 

Pour la série Fragments de la ruine mère (2019), je me suis rendu à maintes reprises sur le site d'un aérodrome abandonné près du village de Rangsdorf, en ex-Allemagne de l'est. Il a servi successivement d'école de pilotage (1935-39), de base aérienne pour les forces du 3ème Reich (39-45) et, dès 1945, de quartier militaire russe. En 1994, quelques années après l'effondrement du régime soviétique, le site a été complètement abandonné. 

 

La vaste aire de l’aérodrome, avec ses bâtiments en ruines, est devenue mon laboratoire, et ma matière première ; un agrégat de fragments d'architecture inquiétant tout autant qu’un objet mental obsédant qui m’a fasciné, possédé, comme si je m’inoculais d’une substance intoxicante. Aérodrome déchu dont plus rien n’émerge. Labyrinthe de pièces défigurées par les stigmates du Temps, comme des grands visages défaits. Des tuiles de la couleur de l'os se détachent et chutent des plafonds qui se fissurent. Journaux en russe et en allemand comme des peaux mortes. Bottes desséchées. Habits de pilote en lambeaux. Chaises amputées et dents déracinées. Lexique d'objets tragiques, jonchant les sols, entre les pierres, les mousses et les matériaux pulvérisés. Partout le même air d’enfer chargé de poussière amiantée. Et, logée au cœur du bâtiment principal, une hypnotique et enveloppante chambre rose comme un utérus. Monde abîmé, sans âme qui vive, mais d'une usure qui vibre et qui pulse. Il m'est arrivé de ne pas savoir comment en sortir. J’ai fini par croire que j'habitais depuis toujours ces ruines travaillées par une fêlure secrète, vanité qui partout fait miroir. 

 

Christian F., parapentiste malvoyant (2016) se concentre sur la figure d'un homme hors du commun que j'ai rencontré par le biais d'une agence de casting. Christian souffre d'albinisme oculo-cutané, condition génétique qui, en plus de lui donner une peau d'un dépigmentée, hypersensible aux rayons du soleil, le rend presque aveugle. Pourvu d'un tel corps, qui s'écarte des idéaux masculins d'efficacité et de virilité, et dont la différence est immédiatement perceptible, Christian est frappé d'un destin atypique. Son labyrinthe, c'est cet espace où une vue déficiente et le regard cruel d’autrui l’ont condamné à errer. Mais Christian a vu la sortie: il a trouvé le moyen de défier la gravité, de s'élever contre le poids du corps. Les yeux clos, le voilà qui s’élance en parapente, se dissout dans un trait de soleil. 


Avec son plan de vol insolite, ancré dans un savoir technique mais relevant aussi de l’archétype et du fantasme, Christian devient le symbole vivant d'une conquête de l'improbable, d'un dépassement extatique des limites. Un corps dressé, érigé, appelé par la lumière et en même temps aveugle, qui ne se laisse pas prendre aux pièges des miroirs. Un corps d'une singularité inassimilable, qui refuse de se laisser diluer dans les images-modèles. Un corps qui, ne faisant plus reflet, insiste et résiste. Un corps de gloire. 

 ***

For the series Fragments of the mother ruin (2019), I visited an abandoned airfield in Rangsdorf, in the former East Germany several times. It served successively as a flight school (1935-39), an air base for the Third Reich (1939-45) and, from 1945 onward, a Russian military compound. In 1994, a few years after the collapse of the Soviet regime, the site was completely abandoned. 

 

The vast space of the airfield, with its building in ruins, became my laboratory and my raw material. At once an aggregate of architectural fragments and an object of obsession, it fascinated me, even possessed me, as if I were inoculating myself with an intoxicating substance. A fallen airfield, from which nothing further would arise. A labyrinth of chambers disfigured by the stigmata of Time, like great broken faces. Tiles the colour of bones coming loose and falling from cracked ceilings. Newspapers in Russian and German, looking like dead skin. Desiccated boots. Pilots’ uniforms in rags. Amputated chairs and uprooted teeth. A lexicon of tragic objects, scattered on the ground, among the stones, mosses and pulverized materials. Everywhere the same hellish air, full of asbestos-laden dust. And, at the heart of the main building, a hypnotic and enveloping pink room, like a uterus. A fractured world, without a living soul, but with a wornness that somehow vibrates and pulsates. There were times when I lost track of the way out. I came to believe that I had always lived among these ruins traversed by a secret fissure—vanity mirroring all. 

 

Christian F., visually impaired paraglider (2016) is focused on an extraordinary man who I met through a casting agency. Christian suffers from oculocutaneous albinism, a genetic condition that makes his skin pallid and ultrasensitive to sunlight, and him nearly blind. With a body so visibly far removed from the masculine ideals of effectiveness and virility, so immediately striking in its difference, Christian’s fate was bound to be an atypical one. The space in which his poor eyesight and the cruel gaze of others have condemned him to wander have been his personal labyrinth. But Christian saw a way out: he would defy gravity, rise up against the weight of the body. Eyes closed, he threw himself into open space in a paraglider, dissolving into a stroke of sunlight. 

On his remarkable flights, rooted in technical know-how but expressive of archetype and fantasy, Christian became the living symbol of a conquest of the improbable, an ecstatic overcoming of limitations. A body upright, raised up, blind but called by the light, refusing to be caught in the snares of the mirror. An unassimilable, singular body, declining to be diluted by idealized images. A body that insists and resists. A body of glory.