ALAIN LEFORT

Quand Anne Cauquelin utilise la notion de déterritorialisation, elle renvoie au nomadisme. Ne possédant pas de terre, le nomade est libre de ses mouvements et peut se déplacer à sa guise. « C’est le nomade qui secoue la terre de ses pieds, qui la déterre, la rend à la poussière ou au vent. » Un lieu sans assise où il n’est pas question de s’implanter, mais d’y passer, comme la coque du canot d’écorce qui effleure la surface de l’eau ; ne jamais s’arrêter, mais y glisser au passage. 

 

L’iceberg est le territoire en fuite. Une parcelle de territoire sans attache. Un doux Léviathan qui se déplace sereinement, telle une île sans socle. Un amas de glaces plus qu’ancestrales, vivantes et gracieuses dans cette mouvance titanesque. 

 

Libre peut-être, mais à quel coût? Chaque parcelle de déplacement l’entraine vers une dissolution ultime. 

 

Cette blancheur éclatante se diluant, absorbée par l’obscure profondeur de l’océan. Ces eaux qui semblent miroiter l’abyssale sidéral. Chaque montagne de glace dans l’œil d’un trou noir aquatique. Condamnés à disparaître. Non pas s’éclipser, mais bien s’amalgamer à la source initiale. Comme le « Powehi » de la mythologie hawaïenne extrait du chant Kumulipo. Une référence poétique à la source sombre et profonde d’une création sans fin. C’est aussi le nom donné au premier trou noir à être imagé par interférométrie, situé au cœur de la galaxie M87.

Que faire avec le blanc quand c’est le noir qui attire et vers lequel tout tend? On commence avec le blanc, mais toujours le noir est là qui attend pour tout avaler et ne laisser que des parcelles de couleurs. Blanc prétentieux! On finit par s’apercevoir que le noir est lumière. Après combien d’années. 

Roland Giguère

Alain Lefort vit et travaille à Montréal. Il termine une Maitrise en arts visuels et médiatiquesà l’Université du Québec à Montréal. Détient une majeure en photographie de l’université Concordia (1995), l’artiste diffuse son travail depuis le début des années 1990. Prenant pour sujets des éléments de la nature et du territoire, sa démarche aborde le médium photographique en confrontant parfois les limites du réel et de l’abstrait. Alain Lefort compte à son actif plus d’une cinquantaine d’expositions tant individuelles que collectives au Québec comme à l’étranger (Albanie, États-Unis, Portugal...). Ses œuvres ont notamment été acquises par le Cirque du Soleil, le Musée national des beaux-arts du Québec, Loto-Québec et UMA (la Maison de l’image et de la photographie). 

Son travail a aussi fait l’objet de nombreuses publications. 

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When Anne Cauquelin deals with the notion of deterritorialization, she is referencing nomadism. With no claim to land ownership, nomads are free to roam as they please. “It is the nomads who shake the earth from their feet, who un-earth it, turn it to dust or to the wind.” A place with no foundation, where there is no question of settling, but rather of passing through, like the hull of a birch bark canoe that skims across the water’s surface; never stopping, but gliding past.

 

The iceberg is land adrift. An unmoored parcel of land. A gentle Leviathan that moves serenely, like an island with no base. A heap of ice that is deeply ancestral, alive and graceful in its titanic movement. 

 

Free, perhaps, but at what cost? Every little movement brings it closer to complete dissolution.

 

Its blinding whiteness is gradually diluted and absorbed into the obscure depths of the ocean. These waters seem to mirror the astral abyss. Each mountain of ice is in the eye of an aquatic black hole. Condemned to disappear. Not to eclipse itself, but to merge with its original source. Like the “Powehi” of Hawaiian mythology, drawn from the Kumulipo chant, a poetic reference to a deep, dark source of unending creation. It’s also the name given to the first black hole ever to have been imaged by interferometry, located at the core of the M87 galaxy.

 

What to do with white when it is black that attracts and towards which everything moves? We begin with white, but black is ever present, ready to swallow everything, leaving only a few traces of colour. White is so vain! We finally come to realize that black is light. After so many years. 

Roland Giguère

Territoires II - Eidôlon, 2016